Le 2 mai 1986, Henri Toivonen aborde un virage en épingle à gauche sur une route de Corse. Il a 28 ans. Il est en tête du rallye. Sa Lancia Delta S4 développe plus de 450 chevaux pour moins de 970 kilos. À la vitesse à laquelle il roule, la route finit avant lui.
La voiture plonge dans un ravin. Elle prend feu immédiatement. Toivonen et son copilote Sergio Cresto meurent sur le coup.
Deux semaines plus tard, la FIA annonce la fin du Groupe B.
Cette décision met fin à ce que beaucoup considèrent encore comme l'âge d'or du rallye automobile. Une parenthèse de cinq ans pendant laquelle des constructeurs ont construit des monstres, des pilotes ont frôlé la mort à chaque spéciale, et des centaines de milliers de spectateurs se massaient à même la route pour regarder passer des voitures à 200 km/h à un mètre d'eux.
Personne ne voulait que ça s'arrête. Et c'est exactement pour ça que ça a dû s'arrêter.
Le Groupe B : Quand le Règlement Devient une Blague
Le Groupe B naît en 1982 d'une intention simple : libérer l'ingénierie. Seule contrainte réelle — produire 200 exemplaires routiers. Le reste est laissé à l'imagination des constructeurs.
Ce qui suit dépasse tout ce qu'on avait vu.
Audi sort le Quattro avec sa transmission intégrale révolutionnaire. Peugeot répond avec la 205 T16 en plaquant le moteur en position centrale arrière. MG, Ford, Citroën, Renault — tout le monde joue. Mais Lancia, elle, va plus loin que tout le monde.
Pour battre la 205 T16 qui domine 1985, Lancia ne cherche pas à affiner. Lancia repart de zéro.
La S4 : Une Voiture Conçue pour Gagner ou Mourir
Le projet s'appelle "Type 038". Piloté par les ingénieurs Aurelio Lampredi et Claudio Lombardi. La mission : construire la voiture de rallye la plus rapide de l'histoire, en partant du gabarit de la Delta de série mais en ne conservant pratiquement rien de la voiture routière.
Le moteur est un quatre cylindres de 1 759 cm³ positionné en milieu de châssis. 450 à 480 chevaux selon les réglages. Pour 970 kilos. Le rapport poids/puissance est indécent — comparable à certaines formules modernes.
Le Double Compresseur : L'Idée de Génie
Les turbocompresseurs de l'époque ont un problème : le turbo lag. La puissance n'arrive pas immédiatement à bas régime — il y a un creux, une fraction de seconde pendant laquelle la voiture ne fait rien. Sur route mouillée, en sortie de virage, ce délai peut tuer.
Lancia résout le problème d'une façon que personne n'avait tentée : les deux solutions en parallèle. Un compresseur volumétrique Abarth-Volumex assure la réponse immédiate à bas régime. Un turbocompresseur KKK prend le relais au-dessus. Pas de trou dans la courbe de puissance. Une montée en régime linéaire.
| Spec | Version course | Version route |
|---|---|---|
| Moteur | 1,759 cc 4-cyl bi-compressé | 1,759 cc 4-cyl bi-compressé |
| Puissance | 450–480 ch | 250 ch |
| Poids | 970 kg | 1 200 kg |
| 0–100 km/h | 2,6 s | ~4,5 s |
| Production | ~50 ex. | 200 ex. |
Henri Toivonen : Le Fils Prodige
Il faut parler de Toivonen.
Henri est le fils de Pauli Toivonen, lui-même pilote de rallye finlandais. Il grandit dans les voitures, apprend les étapes avant de savoir conduire normalement. En 1985, à 27 ans, il gagne le Rallye de Grande-Bretagne sur S4 — sa première saison complète avec la voiture. En 1986, il remporte Monte-Carlo. Il est en tête du Tour de Corse quand il meurt.
Les gens qui l'ont vu rouler parlent d'un talent anormal. Une façon de placer la voiture, de sentir la limite, qui n'avait pas d'équivalent dans le peloton. Certains pensaient qu'il allait dominer le rallye mondial pendant dix ans.
Il avait 28 ans.
Les Spectateurs sur la Route
Pour comprendre ce qu'était le Groupe B, il faut comprendre les spectateurs.
Ils ne restaient pas derrière des barrières. Il n'y avait souvent pas de barrières. Ils se postaient à deux mètres de la trajectoire des voitures, sur des chemins de forêt, dans des virages en montagne, parfois assis sur le talus, parfois debout dans la trajectoire jusqu'à la dernière seconde. Les voitures passaient à 180 km/h dans leur souffle.
Il y avait des accidents. Des spectateurs tués chaque saison. En Portugal 1986, une semaine avant la mort de Toivonen, une foule envahit la route. Plusieurs personnes sont blessées, certains grièvement. Les pilotes demandent à abandonner. L'épreuve continue.
Le Groupe B était une fête collective, et comme toutes les fêtes qui vont trop loin, elle s'est terminée brutalement.
Corse, 2 Mai 1986
Le Tour de Corse. La Ronde des Dix Mille Virages. La course préférée des puristes, la plus technique du calendrier, celle où les routes de montagne corses ne pardonnent rien.
Toivonen est en tête. Sa S4 est parfaitement réglée. Il roule à un rythme que personne ne peut suivre.
Et puis il y a ce virage.
L'enquête ne déterminera jamais avec certitude ce qui s'est passé. Défaillance mécanique ? Erreur de note ? Fatigue ? On ne sait pas. La voiture sort de la route à grande vitesse. Le réservoir s'enflamme dans le ravin. Henri Toivonen et Sergio Cresto sont morts dans les secondes qui suivent l'impact.
La Fin d'une Époque
Le 5 mai 1986, la FISA suspend la catégorie Groupe B avec effet immédiat pour la fin de saison. Le championnat du monde 1986 se termine en Groupe A — moins puissants, plus prévisibles, plus sûrs.
Markku Alén, qui mène le championnat pilotes avec sa S4, perd son titre sur tapis vert quand les résultats du Rallye de San Remo sont annulés. Juha Kankkunen devient champion du monde dans des circonstances que personne ne célèbre vraiment.
Le Groupe B est officiellement mort le 31 décembre 1986.
Ce qu'il Reste
La Lancia Delta S4 est aujourd'hui une pièce de musée. Les versions Stradale en état d'origine valent entre 400 000 et 800 000 euros. Les 140 exemplaires invendus après la fin du Groupe B sont devenus instantanément des pièces de collection.
Mais ce qui reste vraiment de cette époque, ce n'est pas une voiture. C'est une question que le sport automobile continue de se poser : jusqu'où peut-on aller ?
Le Groupe B a répondu à cette question d'une façon définitive.
Il existe des limites. Et elles ont un prix.
