Il y a des voitures nées de la passion. Il y a des voitures nées du calcul. Et puis il y a le Ford GT40 — né d'une humiliation. Pas d'un rêve d'ingénieur. D'une vexation personnelle, d'un amour-propre froissé, d'un homme riche et puissant qui décida que le meilleur moyen de répondre à un affront était de gagner la plus grande course d'endurance du monde. Quatre fois de suite.
L'histoire du GT40 est l'histoire d'une guerre. Et comme toutes les grandes guerres, elle a fait des victimes innocentes.
L'Humiliation de Maranello
Nous sommes en 1963. Ford veut acheter Ferrari. Henry Ford II est à la tête de l'empire automobile américain, il a de l'argent, de l'ambition, et une envie de prestige que les berlines familiales du Michigan ne peuvent pas lui offrir. Il envoie ses hommes à Maranello. Les négociations avancent. Un accord est sur le point d'être signé.
Et puis Enzo Ferrari lit les petits caractères. Ford veut garder le contrôle des décisions en compétition. Ferrari — qui ne vit que pour la course — refuse. Il envoie les négociateurs américains à la porte. Selon la légende, il aurait dit à Ford qu'il n'était "qu'un marchand de saucisses du Michigan."
Henry Ford II ne l'oublie pas.
La réponse prend la forme d'un mémo interne : Ford va construire une voiture pour battre Ferrari au Mans. Peu importe le coût. Peu importe le temps. Ce mémo donne naissance au GT40.
Une Machine Construite pour Tuer Ferrari
Le programme démarre en 1963. Ford rachète les plans de la Lola Mk6 à Eric Broadley, engage les meilleurs ingénieurs disponibles, et fixe un objectif simple : gagner les 24 Heures du Mans.
Le nom GT40 vient de sa hauteur : 40,5 pouces — 1,02 mètre — mesurée au sommet du pare-brise. C'est le minimum autorisé par le règlement. La voiture est plate, agressive, américaine dans ses proportions et dans son moteur — un V8 de 4,7 litres d'abord, puis 7 litres dans la version Mk II.
Les premières années sont un désastre. En 1964 et 1965, les GT40 abandonnent les unes après les autres au Mans. Trop rapides en ligne droite. Pas fiables sur 24 heures. Carroll Shelby — le patron d'AC Cobra — prend les commandes du programme. L'approche change. La fiabilité devient aussi importante que la vitesse.
1966 : La Revanche
Le 19 juin 1966, à 16h00, les drapeaux s'abaissent sur la grille de départ du Mans. Au bout de 24 heures, trois Ford franchissent la ligne d'arrivée aux première, deuxième et troisième places. Six années consécutives de victoires Ferrari au Mans s'arrêtent ce jour-là.
La photo est iconique : trois GT40 bleu et orange, côte à côte, devant les tribunes du circuit de la Sarthe. Henry Ford II est là. Il a attendu trois ans. Il a dépensé une fortune. Il a vu ses voitures abandonner deux années de suite.
Ce jour-là, il obtient sa revanche.
Mais la vraie histoire de cette victoire est plus sombre.
Ken Miles : L'Homme Qu'on a Volé
Ken Miles était en tête. Il avait mené la course. Il avait tout donné pendant 24 heures. À quelques kilomètres de l'arrivée, la victoire était sienne.
Ford lui demande de ralentir.
L'équipe veut une arrivée groupée — les trois GT40 franchissant la ligne ensemble, symbole parfait d'une domination totale. Miles accepte. Il ralentit. Il laisse ses coéquipiers revenir.
C'est là que les officiels de l'ACO interviennent. La voiture de McLaren et Amon avait pris le départ quelques mètres plus loin sur la grille. À temps égal, selon le règlement, la voiture ayant parcouru la plus grande distance est déclarée vainqueure. McLaren et Amon gagnent. Miles prend la deuxième place.
Ken Miles n'aura jamais son trophée du Mans. Deux mois plus tard, le 17 août 1966, il meurt dans l'accident de sa voiture de développement sur le circuit de Riverside. Il avait 47 ans.
Le film Le Mans 66 (2019) lui a rendu sa place dans l'histoire. Mais l'histoire, elle, ne lui a pas rendu sa victoire.
1967–1969 : La Domination Absolue
Ford gagne encore en 1967. Dan Gurney et A.J. Foyt dans le Mk IV — la version la plus puissante jamais construite. Gurney invente ce jour-là une stratégie de freinage contre-intuitive : lever le pied plusieurs centaines de mètres avant les virages pour préserver les disques sur la durée. Les ingénieurs pensent qu'il perd du temps. Il gagne la course.
En 1969, Jacky Ickx fait quelque chose d'inoubliable. Alors que tous les autres pilotes courent vers leurs voitures au départ Le Mans traditionnel, Ickx marche. Tranquillement. Boucle son harnais avec soin avant de démarrer — une protestation silencieuse contre des procédures qu'il juge dangereuses. Il finit par gagner d'une poignée de secondes sur une Porsche 908, après 24 heures de course.
Quatre victoires consécutives. Quatre histoires différentes. Une seule voiture.
Sous le Capot
| Version | Moteur | Puissance | Vitesse max |
|---|---|---|---|
| Mk I | V8 4,7 L | 335 ch | 295 km/h |
| Mk II | V8 7,0 L | 485 ch | 330 km/h |
| Mk IV | V8 7,0 L | 500+ ch | 341 km/h |
0 à 100 km/h en 4,2 secondes. En 1966. La voiture pèse 908 kilos. Le cockpit est si bas que les pilotes de grande taille inclinent la tête pour passer sous le toit. Ford a produit 126 voitures de course entre 1964 et 1968, plus 31 versions homologuées route en 1966. Chacune vaut aujourd'hui plusieurs millions d'euros.
Ce que le GT40 a Changé
Avant le GT40, Le Mans était européen. Ferrari, Jaguar, Aston Martin, Porsche — la course appartenait au vieux continent. Le GT40 a ouvert une fracture dans cette certitude.
Une voiture américaine, construite par colère, avait battu les meilleurs ingénieurs européens sur leur propre terrain. Quatre années d'affilée.
Henry Ford II avait son trophée. Ferrari avait sa leçon.
Mais c'est Ken Miles qu'on retient. Lui qui a tout donné pour une victoire qu'on lui a prise. Lui qui est mort deux mois après sur un circuit d'essai. Lui dont le nom ne figure pas au palmarès officiel du Mans 1966.
Certaines dettes ne se remboursent jamais.
